
Couverture du roman d’Antoine de Saint-Exupéry
La création c’est l’universel et le décalage. On ne touche que ce qui nous est commun que quand on embrasse ce qui nous distingue. De fait, on se réunit sur ce que l’on pensait au départ nous différencier lorsqu’en le révélant, il émerge chez le spectateur de l’oeuvre comme quelque chose d’évidemment familier.
Toutes les émotions nous sont communes, mais leur expérience nous est propre. C’est à peu près comme ça que je perçois Le Petit Prince. Un livre qu’on pense fait pour les enfants, qui raconte pourtant la plus pure expérience universelle de la singularité du regard de chacun.
Et j’ai déjà un peu trahi l’oeuvre en essayant de la synthétiser comme je viens de le faire. Le Petit Prince c’est l’histoire d’une rencontre entre un adulte qui a appris à rationaliser le rapport aux choses avec des normes partagées, qui rencontre un enfant qui est encore dans le prisme de ses expériences sensorielles et émotionnelles. Tout le long du voyage d’une centaine de pages, Antoine de Saint-Exupéry va explorer le regard de cet enfant. Il s’en servira pour révéler la compréhension que cet individu naïf a sur les choses. Là encore, j’emploie le mot naïf pour exprimer la première idée qui vient quand on lit Le Petit Prince. Mais elle vient avec la distance d’un adulte, et le mot convient parfaitement : distance.
Le Petit Prince a le vertige
La distance, la hauteur, la verticalité, c’est le fait de sortir de soi et de sa chair pour cesser d’éprouver ce qui nous traverse et essayer de comprendre ce qu’il se passe. Mais là encore, comprendre a une définition polysémique : contenir en soi, ou faire rentrer dans un ensemble, et même saisir le sens. Mais le sens est-il objectivable où est-il une compréhension intime et sensorielle ? Le Petit Prince s’emploie, à travers un voyage fantasmatique, à déconstruire ce que l’on pourrait comprendre de son récit. Il peut ainsi se vivre comme une série de scénettes qui évoquent l’imaginaire d’un enfant qui comprend le monde comme il le peut. Mais il peut aussi se vivre comme une histoire que le regard de l’enfant révèle.
Antoine de St Exupéry est pourtant assez équivoque dans sa narration. Il ne veut pas que Le Petit Prince soit perçu comme un livre pour les enfants, et défend la profondeur de ses thèmes. Et lorsqu’on prend le temps de regarder ce qu’il se passe dans chacune de ses scénettes et que l’on se plonge dans le point de vue de son protagoniste, on comprend que Le Petit Prince ressent un profond décalage avec les adultes. Ils ne parlent tout simplement plus la même langue, et le débat peut tourner autour de la question qui suit :
Est-ce que l’adulte a gagné quelque chose au cours de sa maturation et de sa rationalisation de son expérience de vie, ou a-t-il perdu ce qui faisait la singularité de son regard ?
Le créatif, un enfant comme un autre ?
C’est aussi un débat qui touche à quelque chose d’intime pour les artistes. La question de « l’âme d’enfant » qui revient de façon permanente. A-t-on encore la capacité de créer et de rêver sans conserver un rapport moins empirique ou analytique au réel ? Le Petit Prince cristallise autour de ce débat. Certains y voient un conte mignon à l’intention des rêveurs. D’autres encore, une œuvre philosophique qui s’attaque à l’utilitarisme et au matérialisme. Mais il y a aussi toute une constellation de nuances d’interprétations possibles. Parce que le protagoniste n’est pas parfait, et encore moins fiable. Il est colérique, frustré, en demande de contenance parfois, fort à des moments, faible à d’autres, et a une palette d’émotions et de réactions suffisamment vastes pour qu’on se demande si, à l’instar de son narrateur, on peut vraiment faire confiance à sa narration.
Et c’est le nœud Gordien du Petit Prince pour moi. Ce n’est pas une œuvre à destination d’un seul message, mais c’est une œuvre à destination d’une question : interroger votre regard. En faisant du protagoniste un voyageur inter-planétaires qui vient juger des adultes isolés dans toutes leurs névroses et s’exposer à une palette de personnages et des enjeux aussi absurdes que « dois-je laisser ma rose finir seule sur mon astéroïde et aller faire ma vie ailleurs ? » Il interroge sur l’importance que l’on apporte à ceux et ce qui nous entoure.
Pour le Petit Prince, sa rose lui manque, terriblement, parce qu’il a projeté sur elle des sentiments, une personnalité, des espoirs et des attentes, et l’histoire choisit de nous la dépeindre ainsi, vivante. C’est absurde ? Peut-être, mais pour lui, c’est important. Qui n’a pas, d’ailleurs, un objet fétiche ? Sans valeur pécuniaire, sans particularité aucune que d’être quelque chose que l’on possède et que l’on a acquis à un moment où il a revêtu une importance singulière à nos yeux ?
La valeur, l’objet transitionnel
J’ai par exemple une montre, de marque Fossil, pas particulièrement un foudre de guerre, parfaitement déglinguée aussi désormais. Elle ne donne même plus la bonne heure, enfin si deux fois par jour, pourtant, je ne m’en sépare pas. Pourquoi ?
C’est le dernier cadeau d’anniversaire que m’a fait ma grand-mère. Un gros cadeau d’anniversaire, parce qu’au fond d’elle, elle savait que la fin était proche.
Et c’était bien mon dernier cadeau d’anniversaire de sa part.
Peut-être que cette rose est la première que le Petit Prince a vu pousser sur son astéroïde – ou dans son jardin si l’on doit rompre le fantasme du récit – et qu’il l’a investi parce que pour lui… c’était la plus belle parce qu’elle était unique à ses yeux. Comme ce premier arbre que j’ai planté à dix ans avec ma mère, dont le tronc a été coupé à mes vingt-cinq. Aujourd’hui, cet arbre est devenu une micro table de jardin et j’aime encore voir les gourmands végéter sur la partie basse de ce dernier.
C’est ce que m’a apporté Le Petit Prince, la conscience que ce qui compte, ce n’est pas cette « âme d’enfant ». C’est la capacité à rester curieux de ce que l’on voit, goûte, écoute, entend et sent. Et que ça valoir ne dépend pas de ce que c’est au sens commun, mais de ce que ça produit chez nous.
Et lorsqu’on le partage, notre singulier devient l’universel.
Parce que tout ce qui est singulier, finit par devenir polysémique. Encore faut-il que l’on se concentre sur ce que ça nous fait. L’imaginaire est contagieux, pour peu que l’on sache encore y être poreux.
Venez découvrir une partie de mon imaginaire ici.

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