Yukio Mishima, la honte sublimée en radicalité

Mishima et sa fascination pour Saint-Sébastien, tout un symbole

Yukio Mishima est de ses rares écrivains dont les idées sont aussi ambivalentes que magnifiques. N’ayant pas pu être soldat au cours de la seconde guerre mondiale, du fait d’un physique jugé trop malingre dans une visite médicale qui a conclu sur un faux diagnostic de pleurésie, il gardera une trace profonde de ce rejet. Cette humiliation a détruit encore plus un homme déjà en lutte avec son identité. À ce syndrome du survivant d’une guerre qu’il n’a pu faire, s’est ajouté un autre problème plus profond et antérieur qu’il avait avec lui-même : son homosexualité refoulée.

Dès lors, Mishima va se reconstruire comme il le peut en posant une façade sur le déshonneur et la honte. Il deviendra un écrivain romantique, puis s’identifiera à la figure du samouraï, développant un intellect brillant, dont les idées viendront étayer l’identité fragile qu’il s’est bâtie pour devenir l’extrême opposé de ce que le miroir lui renvoyait.

La honte précède l’acte

Mishima était un jeune homme malingre, avec un profond manque de confiance en soi. C’est tout l’objet de « Confessions d’un Masque » un récit largement auto-biographique que Mishima a voilé sous un anonymat qui n’a trompé personne. Un récit non pas sur le fait d’être homosexuel dans la société Japonaise de l’après seconde guerre, mais plus sur ce que c’est que de se construire avec un masque et une fausse identité, jusqu’à ce que l’on se perde de vue soi-même.

Mishima continuera de se construire sur ce masque. Dans Le Soleil et l’Acier, l’homme explorera son rapport à l’expérience sensorielle comme unique moyen d’être et de se découvrir. Cette construction clivée où l’esprit, les pulsions et l’intériorité profonde de Mishima seront systématiquement réprimés au profit de l’épreuve du corps constituera le fondement idéologique qui poussera Yukio Mishima a envisagé un coup d’état pour restaurer la gloire de l’Empire Japonais qu’il juge faible. La concrétisation ultime de cette idéologie sera son suicide par Seppuku, sur le toit d’une caserne de militaires qui se riaient de lui.

Pourtant, et jusqu’au bout, la sensibilité lyrique et la plume sinueuse de Mishima survivront de ses 24 à 45 ans (date de publication de Confessions d’un Masque, puis de son suicide). Mishima aura peut-être fini sa vie sous le masque qui a recouvert l’homme qu’il était au plus profond de lui – et qu’il répugnait – mais il n’a jamais cessé d’en avoir l’âme et l’expression.

Lorenzaccio et Mishima

Vieille marotte personnelle : Lorenzaccio est aussi une histoire de théâtre et de masque. Mais si le récit masqué de Lorenzaccio se circonscrit à la pièce, Mishima incarnera cette idée jusque dans sa vie. Cette incapacité à s’accepter soi-même dans son humanité faillible, c’est ce qui constitue la patte et l’identité de l’auteur et de l’homme qui voulait être politique.

Chez Mishima, il fallait paraître jusqu’à ce que l’être se dissolve. Une thématique aussi épouvantable que fascinante, l’auteur devenant l’incarnation de la honte de la défaite du Japon dans la seconde guerre, et mettant fin à ses jours pour incarner le courage des valeurs passées. Ce jusqu’au boutisme philosophique horrifie comme il force le respect de ce que Mishima aura bâti pour supporter l’homme qu’il ne voulait être, mais qu’il était.

Lorenzaccio a tué par vertu, Mishima s’est tué par vertu.

Comment être plus romantique ?

Ce que la honte de Mishima m’a inspiré pour Les Insomniaques

Le thème du masque chez Mishima, qui vient recouvrir sa honte et lui offrir une identité de substition, m’a mené à cheminer inconsciemment ce thème de l’identité factice.

Dans Les Insomniaques, les habitants du Désert du Sommeil ont tout oublié de leur vie passée, hormis une faute commise, et la honte associée. Cette honte est devenue leur raison d’être et de s’incarner dans un purgatoire où il ne trouve plus le sommeil. L’obsession de la détestation de soi et la volonté de réparer l’honneur baffoué, voilà le pont que j’ai fait, à posteriori, entre mon récit et le personnage de Mishima.

Parce qu’il faut se rappeler que derrière le mythe et l’homme politique radical, se cache la sensibilité d’un être qui n’a jamais pu « être » de plein droit. Cette violence n’excuse pas la radicalité de l’auteur, mais elle l’explique, et rappelle qu’il faut, face à toute expression identitaire si radicale, se rappeler de ce qui a fait défaut à l’être.

Derrière le fascisme et la fascination de la puissance de Mishima, se cache toute sa sensibilité et sa beauté, qui, jusque dans son dernier acte, a toujours révélé l’homme qui se voilait la face parce qu’il ne s’est jamais accepté.

N’hésitez pas à vérifier vos spams, les missives se perdent souvent entre les mondes !

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